Oublies toi

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« S’oublier »
Cela semble si inaccessible, qu’il me faut le théoriser pour l’approcher !

J’ai le souvenir encore fleurant de celle qui en moi veut tout, tout de suite.

Et puisque je me le propose: combler le désir des autres, ne laisser aucune place à l’insatisfaction. Leur faire passer la porte, séance tenante, et prendre pour moi la responsabilité de leur bonheur ou de leur malheur.

Quoi d’autre ?

Permettre d’atteindre à une satisfaction immédiate, qui ne coûterai rien, pas un effort, ni même un temps mort, surtout pas !

Tel serait le prix,
Et on ne se le dit pas,
De l’amour qui ne ternit jamais.

Ainsi je me suis crue infatigable, ainsi j’ai toujours pensé l’avidité comme un manque, un trou à combler, une béance intolérable.
Et celle des autres, si inacceptable, que je devais y pourvoir.
Me faire pansement et boucher les fuites.

Mais le temps passe…
Et il me parle, m’enseigne, avec une langoureuse et experte patience.

Il dit;
« Qu’est-ce que le manque, si ce n’est la présence de ton désir ?
Ton irrépressible envie de vivre ne peut-elle pas se nourrir d’elle-même ? »

Il y a ces jours, où rien en moi ne se contente.
Ça cherche ailleurs sans aller plus loin que que le pas de porte, une habitude qu’on a bien rodée: celle du devoir d’abonder pour fournir l’insatiable en nous et autour de nous.
Vous la voyez, cette épuisante habitude, menant sa ronde comme une armée d’hommes et de femmes portant l’habit de deuil ?

Comme un voile.
Un voile sur le vide que personne n’a pu embrasser, et qu’on a repoussé pour toujours ne pas s’avouer, que nous ne sommes que des êtres bancals, incomplets, inachevés.

Se l’avouer.
Se le permettre.
Se le reconnaître.
Qui sommes nous lorsque nous n’essayons rien de prouver ?

Ce qui me rempli, c’est ce qui me touche.
Ce qui me comble, c’est de sentir mon désir.
C’est ce qui tente, résiste, essaie en moi,
qui me permet de faire, de créer avec ce qui m’échappe.

Ce qui échappe, ce vide, c’est cette petite mort que l’on ne se donne jamais. Parce qu’on la confond avec la grande faucheuse, aussi séduisante qu’un somnifère qui pourrait nous délivrer, (mais la honte nous l’interdit), du mal de notre impatience.

L’absurde absurdité, c’est de vouloir combler les trous !
Ne pourrions-nous pas enrayer notre mal de vivre par l’absence de nous penser ?

Prendre un sac, prendre un chemin de forêt, s’employer à enchaîner nos pas, manger quand la faim prendra au ventre, faire un feu quand le froid percera nos os, dormir quand la fatigue alourdira nos paupières.

Si haut que la tour de Babel ait été bâtie pour que l’homme puisse dominer la nature, elle fut détruite par le déluge.

Puissions-nous nous laisser faire par nos milliers de fuites en avant.

Comme l’eau qui coule en nous par les émotions et nous rappelle à notre nature.
A l’image de la Terre, à l’image de l’Univers, l’humain est un précipité, une chimie, en constante perturbation.

J’aime que Beaudelaire ai écrit : « Enivrez-vous ».
Car c’est bien de cela dont il s’agit.
Et surtout,
Oubliez-vous !

 

Mélissa.